Toi qui foules
insouciant la dune faite tombe,
Ô passant souviens toi! Honore l'hécatombe !
À ces jeunes soldats morts pour toi par milliers,
Songe à dédier la fleur
que caresse le vent
Et qui témoigne, là, abreuvée de leur
sang.
Dans les ports, les rias, dans le moindre estuaire,
Dans le plus petit havre, partout en Angleterre,
Attendait patiemment, depuis longtemps
déjà,
Un peuple de navires, prodigieuse armada.
Le temps était venu, celui du grand
départ,
Où elle allait enfin, rejetant ses amarres,
Porter à ceux d'en face, sur les côtes
de France,
Honneur et liberté, renouveau,
espérance.
Camions, chars et canons les premiers embarqués,
La troupe maintenant envahissait les quais,
Calmement résolue, elle allait
conquérir
Cette Europe meurtrie où tant allaient mourir.
Sans peur du lendemain, regard au loin sur l'eau,
Confiants, déterminés, ployant sous
leur fardeau,
Les hommes gravissaient les frêles passerelles,
Allant vers leur destin, s'en remettaient à
elles.
Dans le soir qui tombait, inlassable, le vent
Poussait de lourds nuages et peuplait l'océan
De courtes vagues glauques et de langues d'écume
Désordonnées, rageuses, sous un
plafond de brume.
De leur proue jusqu'aux ponts,
s'élançant, les navires,
Sur les hommes serrés firent bientôt
jaillir
Les embruns d'eau salée, qui ajoutaient encore
Aux effets de la houle, leur glacial inconfort.
La nuit fut longue et froide, à l'arrêt
pour les uns,
Qui attendaient les autres, ceux venant de plus loin,
Au point de ralliement, au milieu de la Manche,
Pour voguer de concert jusque vers Arromanches.
Chaque homme préparait, qui son corps qui son arme.
Certains pensaient aux leurs, tentant dans le vacarme
Des moteurs et des flots de trouver un abri
Où contempler encore l'image d'êtres
chéris.
Erigé en autel, un camion ou un char,
Au milieu de la troupe, dans le matin blafard,
Servaient aux aumôniers à
célébrer l'office
Suivi avec ferveur avant le sacrifice.
Beaucoup avaient vingt ans, bien peu en avaient trente ;
De sa nation chacun étant la flamme ardente,
Portait en lui l'honneur, la paix, la liberté,
Dont l'Europe longtemps avait été
sevrée.
Mais l'heure était venue et les canons tonnaient.
Les moteurs des engins maintenant démarraient
Et chacun à son poste attendait le signal
Du début du combat, de l'entrée au
grand bal.
Touchant de leur fond plat le sable blond des plages
Les roches, le goémon, quelquefois des ouvrages,
Inutiles obstacles dressés par l'ennemi,
Les péniches échouaient, leur effort
accompli.
Dans un fracas de chaînes elles ouvraient leur
avant
Mettant à découvert dans l'espace
béant,
Des régiments entiers attendant l'arme au pied
Le signal de l'attaque, l'ordre de débarquer.
Précédant l'invasion, les canons de
marine,
Venues du ciel les bombes et l'explosion des mines
Avaient bouleversé le long ruban sableux
Qui entre ciel et mer s'étendait devant eux.
C'était comme un désert, luisante
flaque sombre,
Où des cratères profonds retenaient la
pénombre ;
Dominé par les dunes et leur hostilité,
Encombré de béton, couvert de
barbelé.
De l'herbe maigre et rase émergeaient par
endroits,
Le gris des casemates et des maisons les toits.
Des éclairs les paraient dont la lueur fugace,
Indiquait la fureur du tir de ceux d'en face.
Les portes horizontales tombant soudain à l'eau,
Dans un claquement sourd lançaient enfin l'assaut ;
Formaient des passerelles offertes à l'assaillant
Qui s'y précipitait au bref commandement.
Chaque homme ainsi quittait, surchargé mais agile,
L'abri des fins bordages, protection bien fragile
Que traversaient les balles et où mourraient
déjà
Tous ceux qui, les premiers, s'étaient
arrêtés là.
Jaillissant des esquifs, d'autres venaient encore.
Dans le liquide amer, ils entraient à mi-corps.
Ils surgissaient de l'ombre et se jetaient à
l'eau,
Leur arme à bout de bras ils montaient
à l'assaut.
Comme des déferlantes, leurs courtes vagues grises
Eclataient dans les pieux et les chevaux de frise.
Le canon, la mitraille, fauchaient les combattants.
Le flot était les hommes et l'écume
leur sang.
Mais derrière eux toujours, venaient d'autres
renforts.
Soudain se détendant, ils prenaient leur essor.
Et dans un même élan enfin ils
touchaient terre
Y courraient, y rampaient, soudain à
découvert.
Ils creusaient dans le sable, s'enterraient dans des trous.
Et puis d'un nouveau bond, dans cet univers fou,
Ils gagnaient quelques mètres vers la dune et la
roche,
Vers cette côte hostile objet de leur approche.
Tirés de leur sommeil par le feu et le fer,
Les soldats ennemis guettaient aux meurtrières,
Tapis dans leurs blockhaus, stupéfaits,
pilonnés
Par le tir des canons et de bombes harcelés.
Derrière eux, des marais, du bocage investi,
De Sainte-Mère-Eglise,
décorée dans la nuit
D'un large parachute flottant à son clocher,
L'écho d'autres combats pouvait leur arriver.
Ils attendaient l'attaque aussi depuis la terre.
Cependant la menace qui venait de la mer
Occupait tous leurs soins et espérant encore,
Ils tentaient vainement d'en renverser le sort.
Mitrailleuse et canon crachaient avec fureur,
Dans l'impossible espoir de semer la terreur
Dans les rangs de ceux qui avec tout leur courage
Au repli accablant préféraient le
carnage.
Fauchés dans leur jeunesse ils gisaient
là, soudain,
Les paupières béantes et le regard
éteint,
Ils touchaient le rivage, à deux pas de la dune,
Au bout de leur voyage, combattants d'infortune.
Un jour entier de juin la bataille dura,
Un long jour de printemps, qui n'en finissait pas.
Les pertes étaient lourdes, le succès
incertain,
Mais enfin succombèrent les derniers des fortins.
Quand le combat prit fin, quand un soldat hissa
Le drapeau qui soudain glorieusement flotta,
Ils n'avaient pas en vain sacrifié leur jeunesse
Et les temps à venir en étaient la
promesse.
De Caen jusqu'à Cherbourg, et de Flers
à Falaise,
À Valognes à Saint-Lô, de la
Hague à la Laize,
Inexorablement, depuis la Normandie
Le flot après les côtes couvrirait le
Pays.
D'Utah beach, Omaha, Gold et Juno et Sword,
Un peuple de sauveurs envahissait le bord
D'une mer agitée sur laquelle le vent
Chantait l'hymne glorieux d'un long jour finissant.
Alliés et ennemi, tous avaient combattu.
Beaucoup étaient tombés, le monstre était vaincu.
D'un lourd tribu les peuples avaient
été frappés
Mais la bête nazie serait exorcisée.
Grandcamp, Port-en-Bessin, Ouistreham, Quinéville,
Arromanches, Courseulles, Saint-Marcouf, Hermanville,
Pointe du Hoc dressée, Isigny, Carentan...
Vous êtes les haut-lieux, à jamais
témoignant,
Du sacrifice ultime, à jamais
épopée
De tous ceux qui périrent
pour notre liberté.